18 juillet 2011

Monte-Christo

Je découvre cette nouvelle interface Blogger avec stupeur et retenue. Tout y est sobre et plus mature. Telle nous. Nous avons grandi, des expériences nous ont façonnées encore un peu plus, le tout nous a usé davantage chaque jour pour nous révéler à nous-même, tel la statue de Glaucus qui se corrompt pour mieux se dévoiler.
Nous avons changé Buk, pour nous trouver. La douleur forge. Tu vis ta vie désormais, enfin. Nous nous tiendrons bientôt face à la mer, tels des enfants, toi dans ton trench De Fursac, moi dans mon fameux blazer Celio Club qui aura été témoin de nos plus fameuses frasques : "bagarre Peuple Belge", "entrée boîte RnB Cracovie", "Cigare-Salade". Des mots-clés fermés à double tour. Du chapeau noir couvrant nos tristesses d'antan. Le bonheur nous envahissait sur cette modeste terrasse dont tu fus le locataire pour un temps. Une nouvelle vie s'ouvrait à toi, une nouvelle plaie s'ouvre à nous.

Il y a bien longtemps, nous nous écrivions.

Amicalement.

15 octobre 2010

Le décès

Cher Lew, 

C'est avec un clavier QWERTY que je reprends nos correspondances modernes.

A des milliers de kilomètres d'ici, ma famille pleure sans moi, et sans lui : Jean-Louis est parti.

Ils sont sans doute tous réunis chez Odile, la sœur de mon père, la femme du défunt mari. Les seuls mots audibles sont sans doute ceux de ma tante tels que "Tu veux un café ?" ; ces phrases banales qui ont une importance lugubre trouvent un écho dans la pièce où git un corps inerte. Mon père domine sans doute la situation, c'est lui le patriarche. Ma tante trouvera ce soir un lit terriblement froid, terriblement vide. Il en sera ainsi pour le reste de ses jours.

Ici il pleut, le temps n'incite à rien, alors j'écris dans cette capitale qui ne m'inspire pas. Ce n'est qu'une pale reproduction de nos villes millénaires. Un peu comme si les Chinois avaient créé des villes contrefaites.

Jean-Louis est le deuxième mari d'Odile. Je le connais depuis plus de dix ans, je crois. Très malade depuis plusieurs mois, je lui ai rendu visite assez souvent à l'hôpital. Jean-Louis n'a pas connu d'autre continent ,je crois. Il est trop tard pour le lui demander ; c'est souvent le même constat.

Jean-Louis venait d'avoir 53 ans et était très malade, il ne pesait plus que quelques kilos. Sa première femme est morte dans des conditions douloureuses, elle lui a donné un fils, Jérôme, devenu mon nouveau cousin., modèle familial commun de nos jours. Jean-Louis a connu une enfance malheureuse, malade et loin de ses parents. Il a trouvé refuge dans la cigarette, qui l'a tué à petit feu.

Je n'aurai plus de discussion avec lui, plus jamais. Ces discussions qui portaient souvent autour d'une passion commune : Napoléon Bonaparte. Une exposition présente des œuvres rares relatant sa vie, ici, au Palais des Beaux Arts de Montréal. Je l'ai visitée deux fois, et songeais déjà à lui parler de François Pascal Simon Gérard, d'Antoine Denis Chaudet, de Jean-Pierre-Marie Jazet, de Jean-Léon Gérôme ou encore de Laslett John Pott, tous ces noms que j'ai gribouillés sur des bouts de papier et que je retranscris difficilement en QWERTY. Nous n'échangerons pas sur ces noms, pas plus que sur l'histoire. Jean-Louis est inanimé.

Je n'ai pas sous la main ce passage de Houellebecq, dans Les Particules Élémentaires ; dans ce dernier il y décrit la vie de ces gens, ces milliards de gens dont l'Histoire ne retiendra pas le nom, ou l'existence. Jean-Louis en fait sans doute partie. Il a été fidèle à sa femme, serviable, bon père de famille, formidable ami ou collègue, discret compagnon de route. Mais le caractère mortel de notre forme humaine l'a rattrapé, sans songer à lui laisser une place de rang dans l'Histoire du Monde. Pourtant il a participé à la mise en place de cet équilibre géant et silencieux, presque insoupçonnable. Il a permis à son arbre généalogique de gagner en ramifications, laissant à ma tante le soin d'accompagner son fils sur le chemin de la vie. Ma tante, à cause de problèmes de santé, n'a et ne pourra jamais avoir d'enfants. Son arbre généalogique a atteint sa limite maximale. Plus jamais de bourgeons...

Je lisais Un Roman français de Beigbeder quand j'ai appris la nouvelle via Facebook. Les obsèques auront lieu mardi et je ne pourrai pas rentrer. Pire encore, alors que Jean Louis livrait son dernier souffle, je fricotais avec une Canadienne après avoir pris des rails de coke en compagnie de mon amie et son coloc gay. Sans doute l'influence de Beigbeder sur mon esprit évadé. Alors que j'étais plein de vie, Jean-Louis trépassait au même instant, jetlag included.

Je ne sais plus le sens de ce billet, sans doute n'en a-t-il pas. Ce soir je vais recommencer mes conneries insipides, du haut de mes 25 ans. Sortir avec mon amie aussi jalouse qu'athée et son coloc gay. Pour rien finalement. Pour ne pas écrire de page dans l'Histoire, mais pour participer silencieusement à la mise en place de cet équilibre chimique ou moléculaire géant. Loin de mes bases, cela a sans doute plus de cachet.

Lew, ces derniers temps tu as atteint ton équilibre et j'en suis heureux. Cet équilibre que je t'invitais fréquemment à provoquer. Cela nous a couté beaucoup, mais moins que ce que la rumeur prétend. Deux amis qui se séparent quelques mois pour moins se déchirer, malgré des points de vue identiques mais des procédés divergents, le tout salement brassé : des rumeurs, des légendes et autres créations de l'esprit collectif.

Nous aurions peut être dû courir ce 12 juillet 2010. Nous avons préféré l'aspect rugueux du marathon au  rythme épuisant du sprint. Nos vies semblent de nouveau équilibrées, peut-être l'occasion de former de nouveau ce binôme créatif et désormais moins dévastateur.

Je vais reprendre une activité normale, comme l'émission de substances lacrymales sans conséquences immédiates par exemple.

Buk

12 juillet 2010

Le chemin

Cher Lew,

Mon correspondant déphasé, ma pêche talée, le subrécargue d'un affréteur azimuté, ce billet t'est dédié.

Nous nous étions entendus : je devais rédiger le premier billet érotique. Il attendra et elles attendront.

Le contexte actuel veut que je "passe la seconde", si tu me permets cette expression de paysan.

Nombreux sont les satellites à graviter autour de toi ; tu les troubles et les impressionnes à juste titre. Tu es beau, drôle, cultivé et intelligent. Ton sens de la répartie est vétu d'une cravate, ce qui asseoit une présence que je ne contesterai pas, trop heureux de vivre cela à tes côtés.

Certes.

La vie est un jeu, et tu viens d'en terminer le premier stage.

Le jury t'a attribué cette mention : "Candidat brillant et désintéressé, ascension sociale à prévoir, mérite le meilleur".

Bravo !

Mais c'était trop facile pour toi. Tu étais génétiquement prédisposé à cela ; la Nature t'a aidé, remercions-la.

Tu es presque prêt pour le deuxième stage, avec plus de monstres, moins de pouvoirs et ce temps qui ne cesse de fuir, vers une fin que nous ne maitriserons pas.

Pour le stage 1, j'avais imaginé, en tant qu'Architecte, un désert. Cet immense désert est beau, quelque soit la direction choisie. On n'y prend pas de décision, on survit et on flâne sans GPS. Il y a peu de pertes dans le premier stage. Quelques accidents de voiture, quelques meurtres ou une maladie grave. Vraiment peu de pertes, "une broutille statistique" m'indique TNS SOFRES.

Tu as validé ce stage, et je t'en félicite. Mais ce n'était - entre nous - pas très difficile : ce désert est beau quelque soit la destination choisie. Tu as flané, volé, flotté lors de ce stage et tu as terminé devant tes petits camarades. Le jury place ses espoirs en toi.

Le stage 2 est peut-être bien le dernier alors il est naturel d'angoisser... Il n'est plus question de désert, ni de beauté. Le parcours flexueux est balisé, cela ne devrait pas te poser de problème. Ton habilité et ta dextérité devraient t'aider à ne jamais sortir du chemin. Si d'aventure tu en sors, je serai là et te tendrai la main.

Pour ce stage 2, j'ai imaginé une difficulté supplémentaire : la "traversée" du chemin sinueux ne se fera pas seul. Les ennuis commencent. La course se fera en tandem, main dans la main. Il faudra penser pour deux. L'objectif n'est plus personnel mais partagé, l'égo est mis de côté et les satellites disparaissent un à un, notamment lorsque l'un d'entre eux rejoint son stage 2. Lew, des satellites vont vouloir te ramener dans le stage 1, ignore-les solidement.

Libre à toi d'ajouter des difficultés telles que des poussettes, du chômage, des maladies ou encore des pannes d'érection (tu peux même mixer les problèmes, la Nature intervient de moins en moins).

Lew, j'ai aperçu ton chemin flexueux et peut-être vertueux. J'ai ce talent.

Je serai à 20h devant chez toi. Prends tes baskets, ton short et un litre d'eau : je te montrerai le passage.

Cet après-midi je ne répondrai à aucune de tes sollicitations.

Si tu ne viens pas, je te souhaite de passer du bon temps dans le stage 1, ce niveau facile. Tu seras longtemps premier, mais il est facile d'être premier quand on est seul.

Buk


9 juillet 2010

Poussette

Buk, ma châtaigne braisée,

Toi qui aime le chlore,

Je t'ai quitté il y a quelques minutes, non loin ce restaurant où tu as dégusté un carpaccio. Ton oeil était mutin et rieur en mangeant cette viande morte qui avait dû subir une multitude de transformations formelles avant d'être managée par tes sucs digestifs.

Tu n'es pas heureux, et je te comprends. 

Ma table est jonchée d'objets improbables : de la lessive marque distributeur (c'est la crise), une brosse adhésive pour peluches de costume, une bouteille de Cabernet-Carmenere du Chili, une carte de visite de Frédéric Clowez (je sais même pas qui c'est), "Chargé de mission TIC auprès du préfet de la Région", un dentifrice Signal (Soin gencives, j'ai toujours considéré que dans l'offre pléthorique en dentifrices il était fondamental de choisir l'option soin gencives). Je cherche la cohérence dans tout cela mais rien ne se dessine.

Ma semaine est jonchée d'activités improbables : du roller à Brigode (quartier huppé de Villeneuve d'Ascq où, un jour, j'aurai un Jack Russell, ainsi qu'une maison), des regrets, Le Déclin de l'Empire américain, une boîte de cas soc' ayant emprunté le nom d'un fameux club londonien pour se donner une consistance nominale, mais certainement pas anale, des épinards à la crème, des sushis, des Cuba Libre, des pieds dans l'eau. Je cherche la cohérence dans tout cela mais rien ne se dessine.

Ma journée est jonchée d'annonces improbables, d'une annonce improbable. Je ne te l'ai pas dit, mais en ce jour funestement glorieux du 9 juillet 2010, j'ai appris que j'allais être papa pour la première fois. J'ai toujours considéré mes testicules sinon comme excroissance érogène, du moins comme une problématique sournoise à gérer lors d'un croisement de jambe trop violent. Désormais, elles sont parties prenantes dans la chaine causale de la vie, dans l'universalité du monde, dans ce qui nous fait et fait advenir homme.

Des questions m'assaillent tel un essayage : suis-je bien de père ? Sera t-il mignon (75% des bébés ont une curieuse ressemblance avec un jambon de Parme, assumons notre cynisme) ? Comment vais-je annoncer ça à ma mère ? Sera t-il aussi poilu que son cher papa (Dès la naissance j'entends, ce qui serait un drame dans le cadre d'un tissage social : exclusion, railleries, racket) ?

Alors tu vois mon cher Buk, je t'annonce avec gravité la chose suivante, et je te demande de lire les mots qui suivent avec attention : rien ne sera plus pareil, tout est terminé, tout s'amorce dès aujourd'hui. Dans une emphase gay, je décide de te confier mon sentiment profond quant à cet évènement : j'ai le sang glacé, et en même temps, je ne me suis jamais senti aussi vivant. Ma vie a désormais un sens. Je suis un vecteur ayant une origine (utérus), une direction (la perpétuation d'une espèce en pleine décadence), et une longueur (ma durée de vie). A l'extrémité de ce vecteur, je laisserai mon enfant. Je le laisserai à ce point précis. Je n'existerai plus et pourtant j'existerai à jamais

Alors on peut bien s'émerveiller devant le complexité brevetée du procédé Nespresso ou encore devant l'incongruité du langage C++ : quand on apprend ce genre de nouvelle et que l'on prend conscience avec un vertige absolu que l'on va être père, tout vacille et tout renait.

Rassure-toi, tu seras le parrain de cette progéniture, comme je te l'ai promis il y a de longs mois déjà.

Je t'aime.

Lew.